L'histoire des claquettes en 5 dates clés
Des ruelles boueuses de New York au XIXᵉ siècle aux scènes de Broadway et jusqu'aux studios parisiens d'aujourd'hui, les claquettes racontent une histoire de rencontres improbables, de génies méconnus et de renaissances inattendues. Voici cinq dates qui ont façonné cet art singulier.
Tap Dance Paris
9/10/20267 min temps de lecture


Sommaire
● 1830 — Naissance dans les Five Points de New York
● 1840 — Master Juba, le premier grand tap dancer
● 1928 — Bill "Bojangles" Robinson et le stair dance
● 1996 — "Bring in 'da Noise", la renaissance contemporaine
● 2015 — Michelle Dorrance et la consécration du tap contemporain
● Pourquoi cette histoire compte encore aujourd'hui
1830 L'origine — Five Points, New York
Naissance dans les Five Points de New York
Pour comprendre l'origine des claquettes, il faut se rendre dans un quartier disparu de Manhattan : Five Points. Au début du XIXᵉ siècle, ce quartier insalubre du sud de New York est le plus densément peuplé de la ville. On y trouve des immigrés irlandais fuyant la Grande Famine, des Afro-Américains libres ou fugitifs, et une population pauvre qui se croise chaque jour dans des tavernes et des dance halls improvisés.
De cette rencontre naît quelque chose d'inédit. Les Irlandais apportent leur "step dance" — cette technique de percussion des pieds au sol, sabot contre parquet, connue chez eux depuis des siècles. Les Afro-Américains apportent la polyrythmie complexe héritée des cultures ouest-africaines, où le corps entier devient un instrument. Ces deux traditions se rencontrent, se copient, se transforment.
Le tap dance naît de cette fusion : la précision géométrique de la danse irlandaise croisée avec la liberté rythmique afro-américaine. Une innovation esthétique majeure, née dans les bas-fonds, sans partition ni maître.
1840 Le premier maître
Master Juba, le premier grand tap dancer
Si les claquettes ont un père fondateur, c'est William Henry Lane, connu sous le nom de scène de "Master Juba". Né vers 1825, ce jeune danseur afro-américain écume les dance halls des Five Points à partir de la fin des années 1830. À 15 ans, sa virtuosité est déjà légendaire.
Ce qui distingue Master Juba, c'est la synthèse. Il maîtrise à la perfection la percussion irlandaise, mais il l'enrichit d'accents, de contre-temps, de silences qui viennent de la tradition juba (une danse afro-américaine ancestrale qui donnera son nom). Il improvise, dialogue avec les musiciens, transforme chaque prestation en une conversation rythmique unique.
En 1845, il fait l'impensable pour un homme noir de son époque : il devient tête d'affiche d'une troupe blanche, la Georgia Champion Minstrels. Puis il traverse l'Atlantique et se produit à Londres, où le romancier Charles Dickens, qui l'a vu danser aux Five Points, l'immortalise dans ses American Notes comme "le plus grand danseur connu".
Master Juba meurt jeune, autour de 27 ans, en 1852 à Londres. Mais il laisse un héritage colossal : l'idée qu'un tap dancer n'est pas seulement un exécutant, mais un artiste — un compositeur en temps réel.
1928 L'âge d'or
Bill "Bojangles" Robinson et le stair dance
Pendant les 80 années qui suivent Master Juba, le tap dance se codifie, se théâtralise, migre du bas peuple vers les scènes du vaudeville puis de Broadway. Les taps de bois cèdent la place aux taps métalliques (une innovation des années 1900 qui donne au son sa clarté caractéristique). De grands noms émergent : John W. Bubbles, King Rastus Brown, les Berry Brothers.
Mais la date charnière de cette époque est 1928. Cette année-là, Bill "Bojangles" Robinson, déjà star du vaudeville, présente à Broadway ce qu'il appellera son "stair dance" — une chorégraphie où il monte et descend un escalier en tapant chaque marche avec une précision millimétrée. C'est une révolution.
Ce qui fait entrer Bojangles dans l'histoire, c'est le déplacement du tap depuis le sol vers un espace vertical, créant une gamme sonore inédite (chaque marche produit une hauteur différente). Mais c'est aussi ce qu'il incarne : le premier artiste noir à devenir tête d'affiche à Broadway sans être caricaturé, respecté par ses pairs blancs, adoré du public.
Bojangles ouvre la voie à toute une génération : les Nicholas Brothers, prodigies acrobatiques qui redéfinissent le vocabulaire ; Sammy Davis Jr., qui portera le tap dans le showbiz mondial ; Fred Astaire et Gene Kelly, qui l'introduiront à Hollywood et le populariseront à travers la planète. Les années 1930-1950 sont l'âge d'or du tap, celui des grandes comédies musicales et des vedettes internationales.
1996 La renaissance
"Bring in 'da Noise, Bring in 'da Funk", la renaissance contemporaine
Après l'âge d'or, le tap dance connaît une longue traversée du désert. Les années 1960-1970 sont dominées par le rock, la pop, la danse moderne. Hollywood délaisse la comédie musicale. Les grandes salles ferment. Une génération entière de tap dancers noirs vieillit dans l'oubli, cantonnée à quelques cabarets confidentiels.
Le sauveur inattendu vient d'un enfant prodige : Savion Glover. Né en 1973, il commence les claquettes à 4 ans. À 12 ans, il joue à Broadway aux côtés de Gregory Hines (l'autre grand rénovateur du tap moderne, qui devient son mentor). À 22 ans, en 1996, il monte un spectacle qui va tout changer : Bring in 'da Noise, Bring in 'da Funk.
Le concept est révolutionnaire : raconter 300 ans d'histoire afro-américaine à travers le tap dance, mais un tap radicalement contemporain — plus rythmique que mélodique, plus percussif que gracieux, ancré dans la culture hip-hop et le funk. Glover l'appelle le "funk tap" ou le "hittin'" — un style où le pied frappe le sol comme un batteur frappe sa caisse.
Le spectacle est un triomphe critique et public. Il gagne 4 Tony Awards. Surtout, il fait entendre au monde que le tap n'est pas une antiquité de comédie musicale — c'est un langage vivant, capable de dire des choses radicalement nouvelles. Depuis Glover, une nouvelle génération émerge : Jason Samuels Smith, Michelle Dorrance, Chloé Arnold, Josh Johnson, tous héritiers de ce renouveau.
2015 La consécration contemporaine
Michelle Dorrance et la consécration du tap contemporain
En 1996, Savion Glover avait redonné au tap sa légitimité populaire. Vingt ans plus tard, une jeune tap dancer va lui donner sa légitimité institutionnelle : Michelle Dorrance devient en 2015 la première tap dancer à recevoir la MacArthur Fellowship, surnommée le "prix des génies" aux États-Unis. Cette bourse prestigieuse récompense les esprits les plus créatifs dans tous les domaines, et n'a été attribuée qu'à une poignée de danseurs dans son histoire.
Le geste dépasse la seule figure de Dorrance. Il consacre le tap dance comme une forme d'art contemporain de premier plan, digne des mêmes égards que la musique classique, l'art contemporain ou la littérature. Ce que Master Juba avait esquissé dans les Five Points 175 ans plus tôt trouve enfin sa pleine reconnaissance.
Cette consécration symbolise en réalité l'émergence d'une constellation entière d'artistes qui, dans les années 2010-2020, ont réinventé le vocabulaire du tap et l'ont porté sur les plus grandes scènes mondiales. Parmi eux :
Ayodele Casel, figure majeure de la scène new-yorkaise, chorégraphe pour Broadway et pédagogue engagée dans la transmission de l'héritage afro-américain du tap ;
Jason Samuels Smith, virtuose du "hittin'" et Emmy Award pour ses chorégraphies dans Jazz Tap Ensemble ;
Chloé Arnold, fondatrice des Syncopated Ladies, dont les vidéos ont ouvert la culture tap à des millions de spectateurs sur les réseaux sociaux ;
Dormeshia Sumbry-Edwards, considérée par beaucoup comme la plus grande tap dancer vivante, gardienne d'un tap élégant et enraciné dans la tradition ;
Sarah Reich, basée à Los Angeles, régulièrement invitée dans les groupes de jazz les plus exigeants ;
Josh Johnson, Demi Remick, Melissa Almaguer, Adriana Salomao — autant d'artistes qui font aujourd'hui vivre le tap sur les cinq continents.
Le tap dance n'est plus une antiquité de comédie musicale ni un art de nostalgie. C'est une discipline vivante, mondialisée, en constante réinvention — et à Paris comme partout, elle attend celles et ceux qui viendront l'écrire demain.
Pourquoi cette histoire compte encore aujourd'hui
On pourrait considérer l'histoire des claquettes comme un patrimoine anecdotique. Ce serait passer à côté de ce qui la rend unique. Trois éléments méritent d'être retenus.
Une histoire de rencontres
Les claquettes n'appartiennent à personne. Elles sont nées d'une rencontre — entre Irlandais et Afro-Américains — et se sont enrichies à chaque étape de nouvelles influences. Pratiquer le tap aujourd'hui, c'est entrer dans cette conversation ininterrompue.
Une histoire de résistance
Le tap est un art afro-américain, développé pendant l'esclavage et la ségrégation. Il a été un espace de dignité, d'expression et de liberté quand tant d'autres étaient fermés. Cette dimension politique et humaine reste présente à chaque pas frappé.
Une histoire vivante
Contrairement à d'autres danses figées dans une tradition, le tap ne cesse de se réinventer. Chaque génération y ajoute son vocabulaire, ses influences, ses accents. Le tap de 2027 ne ressemble pas à celui de 1930 — et c'est heureux.
Entrer dans l'histoire
Chaque personne qui pousse la porte d'un studio de claquettes aujourd'hui — à New York, à Paris, à Tokyo ou ailleurs — devient un maillon de cette histoire. Une histoire commencée dans les Five Points, portée par Master Juba, transfigurée par Bojangles, réinventée par Savion Glover, consacrée par Michelle Dorrance.
Cette histoire continue à s'écrire aujourd'hui à Paris. Depuis 2017, Tap Dance Paris s'attache à en transmettre l'héritage et l'énergie contemporaine — en accueillant les grandes figures du tap mondial (Michelle Dorrance, Jason Samuels Smith, Josh Johnson, Adriana Salomao…) et en formant chaque année des dizaines d'élèves adultes, du grand débutant au danseur confirmé.
Vous n'avez pas besoin d'être danseur professionnel pour prendre part à cette histoire. Vous avez juste besoin de curiosité et de deux pieds.
À lire aussi
● Cours de claquettes pour débutant à Paris : le guide 2027
● Débuter les claquettes après 40 ans : ce qu'il faut savoir
● Michelle Dorrance : la révolutionnaire du tap contemporain
Sources & pour aller plus loin
● Constance Valis Hill, Tap Dancing America: A Cultural History (Oxford University Press, 2010)
● Rusty E. Frank, Tap! The Greatest Tap Dance Stars and Their Stories 1900-1955 (Da Capo Press)
● Documentaire : Tap Dogs, Tap Dance in America (PBS)
● Fondation Bill Robinson : www.billbojanglesrobinson.com
Découvrez cette histoire par la pratique
Cours d'essai à 15 € · Chaussures prêtées · Ambiance chaleureuse
